par Marie Yolande Ngulinzira – Zaha Boo, dans Devoir de mémoire

Être gardien de la mémoire, c’est choisir un destin hors du commun.

Peut-être même qu’en fin de compte, c’est être choisi par ce destin.

Être gardien de la mémoire, c’est porter le poids de l’histoire de l’humanité sur ses épaules, en plus de celui de sa propre vie. C’est dénoncer l’injustice, alors qu’on sait qu’il est trop tard pour ceux qu’elle a emportés. C’est quand même le faire pour exiger des hommes de s’engager à construire un avenir meilleur.

Être gardien de la mémoire, c’est accepter de parler d’une histoire que le certains voudraient taboue, pour le confort de leur culpabilité inavouée. C’est s’indigner de ce qui a été fait sans que personne ne s’en indigne, réveiller les consciences de ceux qui ont été indifférents, pour que demain soit un jour différent.

Être gardien de la mémoire, c’est déterrer les os de ceux qui ont été enterrés dans l’indignité, la terre crue et les insultes, pour pouvoir les enterrer avec honneur et respect. Silence.

Être gardien de la mémoire, c’est être assis durant des heures dans une salle de la justice des hommes. C’est s’y rendre année après année, et de se réjouir à chaque fois qu’une justice, aussi symbolique soit-elle puisse être rendue à ceux que l’on ne peut rendre les leurs. C’est apprendre à accepter cette moindre des choses, sachant pertinemment qu’elle ne sera jamais mesurée par rapport aux crimes des coupables.

Être gardien de la mémoire, c’est être confronté à sa propre histoire et à sa propre identité, briser ses propres chaînes, celles de la peur et des angoisses laissées par un génocide qui veut toujours faire taire ses survivants et ses dénonciateurs.

Être gardien de mémoire c’est l’histoire d’une conviction et d’un investissement personnel. C’est l’histoire de longues nuits passés tentant de trouver l’équilibre, et la brèche qu’il faut pour que les enfants de demain apprennent à vivre et l’indignation nécessaire contre ceux qui veulent trafiquer l’histoire pour soulager leurs propres consciences. Là où d’autres marchent, ont le privilège de gérer ou d’embrasser leur histoire à leur guise, les gardiens de la mémoire ont peu de répit. Ils sont ceux dont les années n’ont pas de congés, pas de weekends, pas jours ouvrables ni jours fériés.

Être gardien de la mémoire, c’est accepter de se tenir devant une assemblée, de montrer les traces des poignards que l’histoire vous a laissé, malgré les intimidations et les douleurs ravivées. 

Les gardiens de la mémoire sont des êtres hors du commun. On pense certains extrémistes, d’autres politisés, d’autres un peu dérangés, on les juge. Les nouvelles générations ne les comprennent pas toujours, elles disent qu’ils ne racontent que des histoires horribles. D’autres les méprisent. Certains les attaquent ou les estiment d’être prisonniers du passé, alors qu’ils tentent tant bien que mal d’être des libérateurs d’un meilleur avenir. Mais de tous ceux-là, qui jugent et critiquent, personne ne se propose de prendre la relève. Et de faire mieux les choses. D’enfiler leurs chaussures, de prendre leurs armures, d’arborer leur destin, que l’on ne pourrait appeler beau, mais qui est certainement noble et épuisant.

On les méprise comme s’ils étaient les éboueurs du temps. On les juge au lieu de juger l’histoire. C’est l’histoire qui est moche. Silence.

Au bout du compte, sans se l’avouer, chacun a déjà été porté par l’écho de leur voix, impressionné par leur force d’esprit, interrogé par leur insistance et leur persévérance. On les veut sans zèle pour exposer une histoire d’un génocide qui n’a eu que des excès, ceux de la haine et du sang. On les veut sans barbarie face parfois à des mots négationnistes qui semblent doux, mais qui sont d’un cynisme nauséabond. Ils sont les gardiens d’une histoire bousculée par toutes sortes de théories négationnistes, de celles du complot à celle où l’on inverse des rôles, les victimes deviennent bourreaux, des victimes disparues, où il n’y a que des méchants contre des méchants, comme si l’histoire aussi sordide soit-elle, ou peut-être même un simple dictionnaire, puisse être capable de ne faire que des bourreaux sans victimes.

Avant de leur jeter la pierre ou l’éponge, assurez-vous que vous n’ayez pas d’intérêt à les faire taire. Par exemple, pour entretenir le déni de ce qui vous dépasse, ou de ce qui pourrait faire une cassure dans votre génération ou dans l’histoire des coupables de vos propres familles.

Le pire qui pourrait leur arriver, est peut-être le meilleur dans un sens. Le pire est celui d’être accusés à leur tour, d’entretenir ce qu’ils empêchent de recommencer, à savoir la haine, d’étouffer les cris de ceux dont ils gardent une histoire qui se veut la plus transparente possible. Le meilleur car une occasion certaine et motivante de leur conforter dans leur épuisant destin: qu’être de gardien de la mémoire, ce n’est pas choisir d’être aimé ou d’être compris. Il y aurait certainement d’autres choix de vie plus lucratifs et onéreux. C’est plutôt de raconter l’histoire telle qu’elle s’est passée et sans tabou afin de ne plus la recommencer.

Pour plus d’informations sur le Blog de Zaha Boo (Marie Yolande Ngulinzira), cliquez sur le lien: https://zahaboo.blog/

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