- Monsieur le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti LGBT, Mr Mathias Ott,
- Mme la Secrétaire générale de la Francophonie, Mme Louise
- Mushikiwabo,
- Monsieur le Maire de Paris, Mr Emmanuel Grégoire,
- Mme la Directrice de l’Afrique et de l’océan Indien au ministère de
- l’Europe et des Affaires étrangères, Mme Emmanuelle Blatmann,
- Monsieur l’Ambassadeur de la République du Rwanda en
- France, Son Excellence Monsieur François Nkulikiyimfura,
- Mesdames et messieurs les représentants des associations,
- Mesdames et Messieurs,
- Chers amis , chers rescapés du génocide perpétrés contre les Tutsi.
Je me tiens devant vous aujourd’hui avec humilité et émotion. Je m’appelle Yvonne Buhikare. Je suis rescapée du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Je remercie les organisateurs de cette commémoration, ainsi que l’association Ibuka France, de m’avoir donné la parole aujourd’hui, ici à Paris, pour cette 32ᵉ commémoration.
Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour faire vivre la mémoire. La mémoire de ceux que j’ai aimés, la mémoire de ceux que nous avons perdus. Parler n’est pas facile. Les mots sont parfois trop faibles pour dire l’indicible. Mais se taire serait pire. Car témoigner est devenu, avec le temps, une responsabilité. Je viens d’une grande famille. Nous étions dix enfants. Nous étions une famille pleine de vie, avec des rires, des projets, un avenir
Aujourd’hui, nous ne sommes plus que trois, trois sœurs. Et aujourd’hui je veux dire leurs noms. Parce que les nommer c’est refuser qu’ils disparaissent.
Mes Parents Buhikare Charles et Mukamunana Agnès, Ma sœur Joséphine Charlotte tuée avec ses 5 enfants: Yves, Claude, Didier et les jumeaux Félin et Féline. Ma sœur Irène tuée avec ses deux enfants: Liina et Arif. Mes frères, Philippe, Philbert, Gilbert, Olivier et Eric.
- Ils étaient des vies,
- Ils étaient des histoires
- Ils étaient mon monde.
Je viens du village de Nyawera. un village qui , en 1994, a perdu plus de 428 personnes.
- quatre cent vingt-huit
- Des familles entières anéanties.
- Des racines arrachées.
Nyawera n’est pas seulement un lieu. C’est une mémoire blessée. c’est un silence rempli d’absences. En avril 1994, j’étais à Kigali, dans le quartier de Kimisagara, chez ma grande sœur Irène et son mari Sugira. C’était une période de vacances. Nous étions une famille unie, comme tant d’autres. Puis, dans la nuit du 6 avril, tout a basculé.
Des coups de feu ont retenti. Au matin, nous avons appris la mort du président. Certains pensaient que cela annonçait un changement. Mais mon beau-frère Sugira, lui, a compris immédiatement. Il nous a dit : « Les choses vont mal tourner. Ils vont nous tuer. »
Ce jour-là, sans le savoir, nous étions déjà entrés dans l’horreur. Les heures qui ont suivi ont été faites d’attente, d’angoisse et de rumeurs. On parlait de listes, de barrages, de massacres qui commençaient déjà ailleurs. Nous avons essayé de nous préparer. Mettre plusieurs vêtements. Être prêts à fuir. Ne pas se séparer. Mais comment se préparer à l’extermination ? Très vite, le piège s’est refermé sur nous. Nous avons tenté de nous cacher. Des voisins nous ont aidés, puis ont eu peur. Certains ont refusé de nous ouvrir leur porte, d’autres ont détourné le regard.
Et puis, le 9 avril, les miliciens Interahamwe précédés par les militaires sont arrivés. Ils étaient nombreux. Armés. Organisés. Ils nous ont rassemblés.
Je me souviens du regard de ma sœur. Je me souviens de mon beau-frère devant nous, essayant encore de nous protéger. Puis les tirs ont commencé. Ils ont tué mon beau-frère. Ils ont tué ma sœur. Ils ont tiré sur nous tous. nous étions 9 dans la maison:
- Sugira et Irène
- leurs enfants Liina et Arif
- mon Frère Philbert
- Yvonne la cousine de mon beau frère
- Rose, la nounou des enfants , Gasana l’employé de maison et moi même. ils sont tous morts sur le coup.
J’ai été touchée. Je suis tombée. Je me suis couchée parmi les corps, je croyais que j’étais morte. Autour de moi, il y avait le silence… puis les pleurs de mon neveu Arif de 6 mois… puis plus rien.. Plus tard, quand je me suis relevée, j’étais seule. Seule au milieu des corps de ma famille. Seule au milieu du sang. Couchée dans un lac de sang, le sang des membres de ma famille, Seule dans une maison devenue une tombe. Ce jour-là, je croyais avoir tout perdu. Dans les heures et les jours qui ont suivi, j’ai erré, blessée, traquée, rejetée. Je me suis cachée derrière un simple buisson pendant deux jours, sans eau, sans nourriture, avec mes blessures ouvertes. Je pensais mourir. Et pourtant, je suis encore là.
Si je suis vivante aujourd’hui, ce n’est pas parce que j’étais plus forte. C’est aussi grâce à des actes d’humanité. Je pense à cette famille de, Nsengiyunva Hassan, qui a risqué sa vie pour me sauver, moi et David un jeune garçon qu’elle avait aussi recueilli.
Je pense à sa femme Saouda, qui m’a lavée, soignée, nourrie, veillait sur moi 24h/24. Dans un monde devenu fou, ils ont choisi de rester humains.
Nous étions là…,
- à partager la peur.
- à partager le silence
- à partager l’espoir fragile… de survivre
Grâce à eux, nous avons survécu. David et moi. Je voudrais également exprimer ma profonde reconnaissance à l’armée du Front Patriotique Rwandais, le FPR, qui a mis fin au génocide perpétré contre les Tutsi. Sans leur intervention, il n’y aurait pas eu de survivants pour témoigner aujourd’hui. Leur action a permis de sauver des vies, dont la mienne, et de mettre un terme à l’extermination des Tutsi. Mais survivre, ce n’est pas vivre.
Après le génocide, j’ai appris l’étendue des pertes. Ma mère. Mes frères. Ma sœur. Mes neveux , Mes proches. Mes voisins.
- Presque tout un village anéanti.
- Des familles entières décimées…
- Des enfants, des femmes, des hommes… tués parce qu’ils étaient nés Tutsi.
Aujourd’hui encore, je porte ces absences.
- vivre avec les absences
- vivre avec les images
- vivre avec les noms qui résonnent en nous,
- On continue parce qu’il faut continuer
- mais vivre … devient un combat et puis vient le temps de transmettre à nos enfants.
Comment leur raconter sans leur transmettre la haine? parce que la haine, nous , nous savons ce qu’elle fait.
Alors nous faisons un choix . celui de dire la vérité, mais aussi celui de transmettre autre chose:
- la dignité
- la résilience
- et le refus de la haine.
A ceux qui nient ce génocide… je veux dire:
- Nous sommes là
- nos voix sont là
- on ne nie pas la vérité
- on ne nie pas des vies, on ne nie pas des noms
- nier c’est blesser une seconde fois
- mais nous continuerons à témoigner toujours
Je suis en vie pour témoigner.
- Pour dire que cela s’est passé réellement.
- Pour dire que ce n’est pas une rumeur, ni une exagération, ni un chapitre lointain de l’histoire.
C’est une réalité. Une réalité faite de visages, de noms, de vies brisées.
Et c’est pour cela que les commémorations comme celle d’aujourd’hui sont essentielles.
Se souvenir, ce n’est pas seulement regarder le passé.VC’est aussi protéger l’avenir.
Car un génocide ne commence pas avec des machettes.Il commence avec des mots.
- Avec la haine.
- Avec la déshumanisation.
- Avec l’indifférence.
Et c’est pourquoi nous devons rester vigilants. Toujours. Partout.
Je voudrais ici exprimer ma reconnaissance à la France.
Une reconnaissance pour le chemin parcouru.
Reconnaître, comprendre, nommer les faits tels qu’ils se sont déroulés en 1994 est une étape essentielle dans le travail de mémoire.
Aujourd’hui, voir que l’histoire du Génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 est enseignée dans les lycées est un signal fort.
C’est un acte de responsabilité. C’est un engagement envers la vérité.
C’est aussi un message adressé aux jeunes générations : celui de ne jamais détourner le regard, de refuser la haine et de défendre la dignité humaine.
Mais après… Comment vivre ? Comment vivre avec une absence qui ne se mesure pas ?
Comment reconstruire quand il ne reste presque rien — ni famille, ni maison, ni repères ?
Le manque est partout. Il est dans les silences. Il est dans les fêtes où personne ne vient.
Il est dans les souvenirs qui reviennent sans prévenir. C’est une perte humaine et matérielle sans nom.
Mais il y a aussi une autre réalité, plus difficile encore à exprimer. Celle de devoir continuer à vivre là où tout s’est passé. Celle de croiser, parfois, ceux qui ont participé. Les bourreaux. Ceux qui ont tué nos familles. Ceux qui ont détruit nos vies.
Comment vivre avec cela ? Comment regarder un visage et se souvenir de ce qu’il a fait ? Comment reconstruire une société quand victimes et bourreaux partagent le même espace, les mêmes routes, les mêmes marchés, les mêmes écoles, les mêmes églises? C’est une épreuve quotidienne.
Une lutte intérieure permanente entre la mémoire, la douleur… et la nécessité de continuer.
Et pourtant, malgré tout cela, il faut avancer. Il faut apprendre à vivre avec l’absence. Il faut apprendre à sourire à nouveau… parfois avec culpabilité d’être rescapé. Et puis, il y a nos enfants. Les enfants des rescapés. Comment leur expliquer ?
Comment leur dire que leurs grands-parents, leurs oncles, leurs tantes ont été tués, non pas par accident, mais parce qu’ils étaient nés Tutsi ? Comment transmettre cette histoire sans transmettre la haine ? C’est un équilibre fragile. Nous devons dire la vérité. Toute la vérité. Mais nous devons aussi transmettre des valeurs de vie, pour ne pas laisser la mort gagner une seconde fois.
Et enfin, il y a ceux qui contestent. Ceux qui nient. Ceux qui minimisent. À ceux-là, je veux dire ceci :
Nous sommes là. Nous, les rescapés, nous sommes la preuve vivante.
Nos corps portent des cicatrices.
Nos mémoires portent les noms.
Nos vies portent des absences.
- On ne débat pas d’un génocide.
- On ne relativise pas l’extermination de plus d’un million de personnes.
- Face au négationnisme, notre réponse est simple : témoigner, encore et encore.
- Dire, Redire, Transmettre.
- Nous ne devons pas oublier.
- Mais nous devons trouver, en nous, la force de pardonner.
Pas pour excuser.
Pas pour effacer.
Mais pour continuer à vivre.
Le pardon est un chemin difficile.
C’est peut-être le plus difficile de tous.
Mais c’est aussi un chemin nécessaire.
Aujourd’hui, devant vous, je ne suis pas seulement une survivante.
Je suis une voix.
Une voix parmi d’autres.
Une voix pour ceux qui ne peuvent plus parler.
Et je voudrais terminer par ceci :
L’extermination d’un peuple ne doit jamais, jamais, être une solution.
Nulle part.
Pour aucune raison.
À nous tous — citoyens, responsables politiques, éducateurs, parents — de transmettre cette vigilance.
À nous de faire en sorte que “plus jamais ça” ne soit pas seulement une promesse, mais une réalité.
Je vous remercie.
Murakoze cyane




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